S01E03 – ?

BSG - Someone to watch over me (S04E17)
BSG – Someone to watch over me (S04E17) 

« It’s the character, stupid » – Ronald D. Moore, parlant de la fin controversée de Battlestar Galactica (si l’on en croit la légende). Les personnages sont l’élément le plus important d’une histoire. L’intrigue? On l’expliquera avec un deus ex machina et deux-trois éléments de science-friction.

J’ai mis du temps à accepter l’idée que les personnages puissent avoir autant d’importance. J’ai longtemps été un lecteur, un spectateur obsédé par l’intrigue. Je pratique toujours, à mon niveau, ce qu’on appelle l’herméneutique : l’art d’interpréter. Lost m’a ainsi obsédé pendant des années. Je faisais partie de ces fans qui sillonaient les forums pour échanger des théories. Puis, lors des deux dernières saisons, j’ai compris que le dénouement de Lost ne viendrait pas de son intrigue, mais de ses personnages. Le dénouement d’une relation humaine, d’une quête d’identité, voilà quelque chose qui était encore nouveau pour moi, et que Fringe m’a vraiment poussé à apprécier, Fringe et sa satanée tulipe blanche.

Je reviendrai sur cette histoire de dénouement, mais d’abord, un détour.

J’ai cité Lost et Fringe. J’aurais pu citer Alias, autre étalon de l’écurie J.J. Abrams/Bad Robot, qui mettait en avant sa famille dysfonctionnelle, usant de l’énigmatique Rambaldi par saccades plus ou moins subtiles. Abrams est un créateur que je respecte énormément, même si je reconnais ses quelques menus défauts (l’abus de lens-flare par exemple). Si vous devez voir une conférence TED d’un réalisateur, c’est sûrement la sienne, où il cause effets spéciaux, mystère et coeur d’une histoire. Où il vous explique que le sujet des Dents de la Mer n’est pas le requin, mais un père qui cherche sa place dans un monde qu’il ne maîtrise plus. Abrams est quelqu’un qui assume le côté éléphantesque de ses énigmes, qui en joue, et qui regarde son métier avec les yeux d’un gamin : naïf, certes, nostalgique, souvent, mais tellement sincère. Il préfèrera toujours retenir l’information, car pour lui, « mystery is the catalyst for imagination » (« le mystère est le catalyseur de l’imagination »).

Il y a quelques semaines je suis tombé sur un numéro du magazine américain Wired d’octobre 2009, sur lequel il avait officié en tant que rédacteur en chef invité. Et j’ai pris une claque avec cet article, qui débat de la notion de spoiler, devenue omniprésente dans l’industrie du divertissement. Lisez-le, rien que pour comprendre ce qui selon lui motive cette soif du spoiler. De mon côté, j’en ai tiré ce morceau, qui m’a marqué :

« But the real damage isn’t so much that the secret gets out. It’s that the experience is destroyed. The illusion is diminished. Which may not matter to some. But then what’s the point of actually seeing that movie or episode? How does knowing the twist before you walk into the theater—or what that island is really about before you watch the finale—make for a richer viewing experience? »

Le problème n’est pas tant le secret révélé que l’expérience, le voyage gâchés avant même d’avoir commencé. Cette idée-là, celle de la primauté de l’expérience sur le résultat, n’est pas nouvelle. On tombe sur quelque chose de similaire en arrivant au dernier tome du cycle de la Tour Sombre de (l’immense) Stephen King. Vers la fin de l’ultime opus, après l’épilogue, l’écrivain fait une pause avant de révéler le dernier chapitre, la coda, le dénouement du récit. Il compose une sorte de postface avant l’heure, et propose au lecteur d’en rester là, de ne pas aller plus loin. Il s’adresse à ceux qui veulent à tout prix une fin :

« Vous êtes de ceux, sinistres et intéressés, qui refusent de croire que le plaisir est plus dans le voyage que dans la destination, peu importe combien de fois on vous a prouvé le contraire. »*

J’ai lu la coda, bien sûr. Je ne l’ai pas regretté. J’ai apprécié le voyage comme j’ai apprécié la fin. Mais la Tour Sombre, du point de vue de l’intrigue, est un sacré bazaar. C’est du côté des personnages – Roland, Eddie, Susannah, Jake – qu’il se savoure. Chaque membre du ka-tet se métamorphose au fil des sept tomes. Il en va de même pour Lost : les mystères, ça va quelques saisons, mais voir Jack passer de héros bancal à martyr, Locke de prophète à pantin, et Benjamin Linus de vipère à couleuvre n’a pas de prix. Lorsque j’avais rédigé une review de la saison 6 pour le blog du GTFK, j’avais repéré ce commentaire d’un spectateur sur Blastr :

« People who watched LOST for the characters liked the finale.
Those of us who watched LOST for the mysteries… well, we were just tricked. »

Lost résumé en deux phrases. Ceux qui regardaient la série pour avoir la clé de l’énigme ont été déçus par l’amoncellement improbable de réponses tirées par les cheveux. Ceux qui s’intéressaient aux personnages ont été satisfaits. C’est aussi le cas de Battlestar Galactica. De Fringe, même, qui résout les conflits entre ses personnages, mais ose dénouer l’intrigue en usant d’un paradoxe temporel très discutable.

Lost - ? (S02E21)
Lost – ? (S02E21)

Lorsque j’ai commencé cette thèse, lorsque j’ai proposé comme titre « la promesse d’un dénouement« , j’avais en tête le dénouement de l’intrigue. Il m’est bientôt apparu, grâce aux remarques de collègues, d’amis, mais aussi de ma remise en question en tant que spectateur, que les personnages pouvaient être vecteurs d’un dénouement que l’herméneutique, les théories fumeuses et les récoltes d’indices ne peuvent pas quantifier. Pour apprécier ce dénouement, il faut faire preuve d’empathie. S’ouvrir aux émotions, aux traumatismes des personnages. Le dénouement de l’intrigue est logique. Le dénouement, pour les personnage, est sensible.

C’est une piste que j’explore en ce moment. J’ai compilé 4195 billets publiés sur Tumblr durant les 24 heures suivant la diffusion du series finale de Fringe, le 18 janvier 2013 – ils sont accessibles ici. Je suis encore en train de croiser les données (j’en donnerai un résumé lors de la journée doctorale de l’AFECCAV, le 7 septembre 2013 à Paris, à l’INHA), mais force est de constater que ce qui a le plus marqué ces jeunes télespectateurs (les utilisateurs que j’ai croisé ont en moyenne entre 15 et 25 ans) est la charge émotionnelle véhiculée par Olivia, Peter, Walter et Astrid.

Voilà encore quelque chose qui échappe à la seule narratologie. On peut mesurer une intrigue, même ouverte, avec des outils comme ceux dont je parlais dans mon précédent billet. Mais mesurer la charge émotionnelle, le tissu affectif créé par les personnages d’un monde fictionnel est quelque chose d’autrement plus subjectif, empirique, et difficile à quantifier. Même si l’on est un Observer. Bien sûr, on me parlera de schéma greimassien, de modèle actantiel. Aussi séduisante soit cette théorie, elle me semble trop limitée et surtout, néglige la subjectivité du lecteur/spectateur. Le modèle actantiel est une base, mais ne peut pas être une fin, surtout à une époque où les fans s’organisent, participent, influent même sur l’avancée de leurs récits favoris. La charge émotionnelle du final de Fringe a une valeur démesurée pour le fan qui a participé aux campagnes de sauvetage de la série, et qui s’en voit remercié. Elle a une valeur différente pour celui qui suit la série depuis ses débuts, depuis son pilote pré-diffusion leaké sur Internet. Elle a une valeur encore différente pour celui qui a rattrapé la série quelques mois plus tôt, vivant l’intégralité du récit en mode marathon. Il y a quelque chose, dans le dénouement vécu par les personnages, qu’aucune théorie du récit ne pourra jamais capturer entièrement, parce qu’elle ne siège pas dans le texte mais chez son lecteur.

Ce que je viens de dire est une évidence, surtout après 40 ans de cultural studies. Mais il me semblait bon de le préciser : il y aura toujours dans le récit quelque chose qui restera un mystère.

*Stephen King, La Tour Sombre, tome 7, version de poche, Editions J’ai Lu, 2005, p.923

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